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Radioactivité

AREVA mon amour - 1

Dossier réalisé par Jean Duflot

jeudi 7 août 2008, par Forum Civique Européen (Date de rédaction antérieure : 20 juillet 2008).

Incident nucléaire chez Socatri, une société gérée par Areva sur le site de Tricastin. Dans la nuit du 7 au 8 juillet, défaillance technique ou erreur de manipulation au cours d’une opération de nettoyage, une cuve de rétention de déchets a déversé 30 m3 d’effluents radioactifs dans le périmètre de l’usine de traitement.

Comme toujours, dans ces cas-là, priorité à la communication destinée à brouiller l’information sur l’ampleur et la dangerosité de la bavure. RAS ou presque, côté filiale d’Areva, compte rendus médiatiques approximatifs et émotionnels, les deux premiers jours, dans la presse locale et nationale. Le barnum militaro-industriel du 14 juillet, là-dessus, et la nucléocratie est prête à parier que la majorité silencieuse du bon peuple républicain de France aura vite oublié ce petit cafouillage classé 1 sur l’échelle internationale des événements nucléaires (INES).

Or, on s’en est rendu compte lors de la manifestation diligentée
dimanche 13 juillet par « Sortir du nucléaire » et les associations hostiles à ce mode de production énergétique, l’opinion n’est pas aussi inerte qu’on le dit ou le croit. Alertée par des organismes comme Greenpeace ou la Criirad (Commission de recherche et d’information indépendante
sur la radioactivité), elle commence à se poser des questions sur les dangers que le tout-nucléaire fait courir à l’ensemble des populations riveraines ou même éloignées des centrales de l’hexagone.

Les revendications et la plainte formulées par la Criirad ne sont pas restées lettres mortes. Devant les premières évaluations et les questions de la Commission basée à Valence l’ASN (Autorité de Sureté Nucléaire) a été contrainte de sanctionner la filiale d’Areva. Le gendarme du nucléaire, souvent laxiste en matière de contraventions, a décidé vendredi 11 juillet, de « suspendre l’arrivée d’effluents dans la station de traitement à l’origine de la pollution ». Elle ordonne l’arrêt partiel des activités de la Socatri, et motive sa décision en rappelant que la négligence de la société ne date pas de la défaillance récente de ses installations.

Dans un rapport de l’ASN établi en 2007, la division lyonnaise avait déjà pointé les risques d’avarie du système d’assainissement de la Socatri-Tricastin : « l’ASN rappelle Socatri à l’ordre pour des écarts répétés à ses autorisations de rejets chimiques et radiologiques (…) Les effluents liquides en sortie de la station de traitement présentent régulièrement des écarts aux seuils de rejets chimiques. Une nouvelle station de traitement des effluents liquides doit être mise en service en 2008 (celle de l’accident, ndlr). La canalisation qui évacue les effluents liquides de Socatri, du fait de son ancienneté, a fait l’objet de fuites répétées en 2007. L’ASN a demandé à Socatri de la remplacer au plus vite et d’assurer d’ici là une surveillance renforcée ».
Par ailleurs, on apprend par cette Agence d’ordinaire plutôt du côté du manche, autrement dit politiquement discrète sur les dysfonctionnements des centrales nucléaires, que l’exploitant savait pertinemment que son système de rétention était endommagé. Le 2 juillet dernier, la cuve avait été percutée par un engin de maintenance et la fissure provisoirement colmatée. Lors de leur inspection, les fonctionnaires de l’ASN avaient également constaté des suintements, goutte à goutte, dans une deuxième cuve de vidange.

Centrale nucléaire de Cruas

En fait, ce prurit de zèle d’un organisme qui n’avait jamais outrepassé jusqu’ici le stade de l’avertissement formel, témoigne de la gravité de l’incident. Il peut s’expliquer aussi par « la farandole des caméras stationnant devant le site de Tricastin » et l’obligation où il s’est trouvé de réagir pour mieux contrôler la situation. Il va sans dire que la décision que l’ASN a prise le 11 juillet et qui coïncide avec le troisième communiqué de la Criirad n’aurait peut-être pas pris cette tournure sans la vigilance de celle-ci. Après avoir hésité à intervenir en porte à faux avec les dires rassurants d’AREVA et de l’Institut de radio-protection et de sûreté nucléaire (IRNS) qui ont d’emblée minimisé la fuite, l’ANS a donc avalisé en partie l’analyse de la commission de contrôle indépendante. Tout en atténuant la portée d’un tel incident : « C’est tout de même exceptionnel d’avoir un rejet de 74 kilos d’uranium, surtout dans des cours d’eau avec de si faibles débits (…) Heureusement qu’un tel enchaînement de défaillances est rare, d’ailleurs ». Ce n’est pas tout à fait ce que les premiers constats de la Criirad nous apprennent.

Que s’est-il réellement passé sur le site de Tricastin que l’on cherche à dédramatiser ?


En premier lieu, le moment précis du débordement de la cuve de rétention (très important en termes de neutralisation des effluents in situ) a été dissimulé pendant plusieurs heures. L’incident que l’exploitant prétend avoir découvert mardi 8 juillet à 6 h 30 et communiqué à l’ASN et aux préfectures du Vaucluse et de la Drôme vers 7h30 a bel et bien eu lieu la veille, lundi 7, à partir de 23 heures. L’équipe de nuit a constaté presque immédiatement le déversement d’effluents et la rupture de la cuve aux environs de 3 heures du matin. Après vérification d’une dilution importante dans le terrain, et notamment dans les eaux de surface (rivières de La Gaffière et du Lauzon, affluents du Rhône, canal de Donzère –Mondragon), les communes environnantes (Bollène, Lapalud, Lamotte-du-Rhône) sont officiellement avertis d’une « légère dysfonction des installations » vers 13h30. La publication d’arrêtés municipaux interdisant les captages privés, l’arrosage, les baignades et les activités nautiques dans les rivières et les plans d’eau de la zone (Trop-long, Girardes etc…) n’intervient qu’à partir de 16h 30. Plus de 15 heures pour prendre la mesure de l’événement. Ce n’est plus de la prudence scientifique, mais de la dissimulation pure et simple.

Même flou sur la composition radiologique et chimique et le volume des effluents de la cuve.


Dès le 8 juillet la Criirad a demandé des informations chiffrées sur les effluents uranifères, la caractérisation radiologique des isotopes (« notamment ceux de l’uranium, y compris les uraniums artificiels présents dans le retraitement. Trois jours après, ces données de base n’ont toujours pas été rendues publiques » ). Un échantillon d’eau prélevé le 9 juillet dans la Gaffière par la Criirad a révèlé « la présence d’atomes de masse 236 ce qui suggère la présence d’uranium 236. Si ce résultat était confirmé, il démentirait les affirmations de la Socatri sur la présence exclusive d’uranium à composition isotopique naturelle (pas d’uranium artificiel et 0,7% d’uranium 235). Autrement dit cachotterie sur la virulence de la radioactivité résiduelle de la fuite.
Officieusement la Socatri et l’IRSN ont chiffré cette fuite à hauteur de 224 kg d’uranium. Un tiers, soit 74 kg se seraient déversées dans la Gaffière (puis dans le lac Trop-long et le Lauzon) et deux tiers, soit 150 kg auraient pénétré dans le sol. Le communiqué de la société dément que la pollution ait atteint la nappe alluviale, sans publier le moindre résultat précis sur l’état des lieux. Or, La Criirad exige la publication intégrale des données (extension spatiale, contamination de la nappe phréatique, activités massiques, volumes de terres contaminées). Le volume le plus vraisemblable a été fixé après coup à 360kgs (30 m3 de produits contenant 12 grammes d’uranium par litre), une petite bombe radioactive perdue dans la nature.
En effet, la Criirad a établi que la fuite a rejeté dans l’environnement près de 9.000 Mégabecquerels (MBq) soit plus de100 fois la limite maximale autorisée sur l’année (71,7 MBq) et plus de 700 fois la limite maximale mensuelle. « La limite d’activité volumique a été pulvérisée : rejet de plus de 300.000 Bq par litre pour une limite maximale de 50Bq /litre ».

En particulier la Criirad s’interroge sur un certain nombre d’anomalies relatives aux mesures de la contamination :

1) « Où est passée la contamination entre l’intérieur et l’extérieur du site Socatri : le ruisseau dit la Gaffière traverse le site Socatri, passe sous la route et ressort de l’autre côté, à travers deux buses. Que s’est-il passé entre le site Socatri où la contamination de la Gaffière atteint 41600 mg/l le 8 juillet à 9h30 et l’extérieur du site, à quelques dizaines de mètres, où la contamination a chuté à 49mg/l ? 99,9% de la contamination se sont volatilisés en quelques minutes et il n’y a pas une ligne d’explication. Les autorités préfectorales, l’ASN et l’IRSN ne sont pas très curieux puisqu’ils reprennent et diffusent ces données sans se poser apparemment aucune question… »

2) « Pourquoi les niveaux de contamination augmentent à partir du confluent de la Mayre Girard et de la Gaffière ? Officiellement il n’y a pas eu de fuite dans la Mayre Girard, ruisseau qui passe en limite ouest du site de Tricastin. Soit c’est faux (et Socatri a aussi menti sur ce point) ; soit ces valeurs indiquent qu’une première vague de rejets radioactifs dans l’environnement a eu lieu bien avant 6h30 (et Socatri l’a dissimulé… à moins qu’elle ne s’en soit même pas aperçu ».

En attendant la conférence de presse du samedi 18 juillet où une première mise au point sérieuse de la Criirad permettra d’éclairer les zones obscures de cet imbroglio nucléaire, les citoyens sont invités à se contenter du consolamentum de la filiale de la toute puissante Areva. Selon un expert-croupion : « Il faut relativiser : 80 kilos d’uranium naturel, c’est un millième de ce que le Rhône charrie chaque année en l’arrachant aux Alpes ».
Comme dit la chanson « On nous cache tout, on nous dit rien ». Ou si l’on préfère, ce serait le cas de parodier Alain Resnais et Marguerite Duras : « Tu n’as rien vu à Tricastin », dans une variante de leur chef d’œuvre post-moderne, « Areva, mon amour ».

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