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La disparition du dehors

par Matthias Youchenko

vendredi 1er avril 2011, par ab (JournArles)

« L’accumulation (d’accidents) met fin à l’impression de hasard »
écrit Freud en 1915… Cela, Paul Virilio, penseur de la technique, ne cesse
de le répéter. Le problème, selon lui, c’est que l’accident échappe et
résiste toujours à l’emprise de la pensée, au moment même où nous en avons le plus besoin. Et en effet, selon la définition simplement formelle,
l’accident nous apparaît toujours comme accidentel. Il ne relève a priori d’aucune forme de nécessité, et ne peut donc faire l’objet d’aucune connaissance. Comment tirer alors la moindre leçon d’une catastrophe causée par un accident, si, face à l’effroi devant les milliers de mort qui fascine et bloque la pensée, s’ajoute le fait que l’accident apparaît comme cet événement unique, imprévisible et n’étant pas appelé à se reproduire nécessairement ?

Il faudrait alors renverser l’analyse et la distinction conceptuelle
classique qui opposent accident et essence, et suivre Paul Virilio
lorsqu’il affirme que « l’accident révèle l’essence ». Effectivement, loin
d’être un événement fortuit, dans l’accident se donne toujours à voir les
forces et les puissances à l’œuvre dans une technique qui se cachent
d’ordinaire à notre attention lorsque tout fonctionne normalement.

Qu’avons-nous appris ou que pouvons-nous apprendre de la catastrophe de Fukushima ?

Je laisse aux spécialistes (non affiliés aux lobbies pro-nucléaires,
scientifiques ou simples hommes du communs intéressés) la tâche et le soin essentiels, de nous apporter des connaissances précises en matière de contamination, avec l’intuition vague que nous savons quelque peu (certes d’un savoir lointain et abstrait) les dangers terrifiants qui en retournent, pour m’intéresser plus particulièrement à la question de savoir pourquoi nous n’y croyons pas au point de changer nos orientations en matière de politique énergétique.

Il est une expérience, simple et pourtant essentielle, à côté de
laquelle, nous tous, ceux et celles qui ont entendu parler du nuage
radioactif de Tchernobyl et aujourd’hui de celui de Fukushima, nous ne
pouvons pas passer. Et cela, si nous ne voulons pas une nouvelle fois
qu’aucune leçon ne soit tirée de drames pourtant si terriblement
explicables. Cette expérience, qu’il faut méditer afin de ne pas l’oublier,
c’est une peur d’en genre particulier, la peur d’aller dehors, de sortir. Et
voici que le dehors tout entier apparaissait comme une menace. Qu’une maman ait peur que sa petite fille fasse ses activités au grand air, cela est chose tout à fait inacceptable et doit retenir notre pensée. Il serait
facile cependant d’ironiser, en jetant le discrédit sur un tel sentiment en
affirmant selon la vieille formule que « la peur est toujours mauvaise
conseillère ». Nous pensons au contraire, qu’il sourd au fond de cette
angoisse comme une expérience « politique » première. Bien plus loin que le discrédit jeté sur un simple sentiment irrationnel, c’est sûr notre « 
intuition » toute entière, sur cette faculté essentielle pour nous orienter
et habiter le monde avec un minimum d’autonomie, que l’accident nucléaire a jeté un discrédit fondamental.

Comment désespérer de l’air ? De la couleur même du ciel ? Est-il simplement psychologiquement (on préférerait dire « humainement ») possible de ne plus croire ou ne plus se confier à l’espace et aux éléments ?

Nous voici face à un dehors devenu par essence (par son essence
atomique
, pourrait-on dire) suspect. Autant dire, que par la confiscation
du dehors nous nous sommes vus privés de monde, nous avons saisi en cette occasion par là même ce que doivent être les conditions mondaines propre à toute liberté. Comment pourrait-on penser un seul instant une liberté qui ne viendrait pas s’appuyer sur un monde ? Que serait une liberté sans monde ? Non pas seulement au sens d’un monde, c’est-à-dire d’une nature, détruit, la nature pourrait toujours survivre, radioactive (mais à quel prix ?), comme on le voit à Tchernobyl aujourd’hui. Mais un monde dans lequel on ne pourrait plus s’orienter que par le truchement d’appareils de mesure (une sorte d’évaluation perpétuelle devenue la norme dans la vie !), un monde dans lequel on ne pourrait plus se rapporter par l’activité d’une quelconque intuition possible. Voici peut-être bien plus qu’une peur folle, une peur qui ne pourrait plus jamais en aucun cas nous conseiller en rien puisque le
monde serait devenu en lui-même indépendant de ses habitants humains. Nous savons ce qui nous attend alors, le cauchemar d’un monde sans l’homme ou d’un homme sans monde qui se réalisent tous les deux dans le fantasme d’anticipation qu’incarne la station-orbitale, monde où tout ce qui était Autre ou toute la nature n’apparaît plus qu’à partir de son équivalent technique, batterie d’air, batterie d’eau, recharge-ressource.... L’homme n’y respire plus que l’air produit par l’homme, sorte de vache folle faite homme, cette fois pour de bon.

Quelle autre image qu’une forme nouvelle du totalitarisme, ici
technoscientifique, que ce monde dans lequel nous (et il faut prendre au
sérieux ce nous qui est celui de milliers d’hommes et de femmes au Japon aujourd’hui) avons à vivre sans mot dire ? Non plus un dehors commun, dans lequel nous pourrions habiter par notre être-ensemble mais un monde devenu prothèse technique ou tout serait séparé de tout, tout de tout homme, par le biais de sa mesure toxique. Un totalitarisme à l’image d’un monde privé de toute justice, monde que certains ont connu et que d’autres expérimentent encore quotidiennement quand la justice disparaît. A savoir dans les moments
où l’on ne sait plus qu’il y ait une mesure commune, ou tout ce que vous
réussissez à prouver pourrait subitement signifier la chose inverse. Monde kafkaïen dans lequel chacun cherche sa faute, ici la cause technique de sa mortalité. Monde fou dans lequel, ce que vous voyez par vous-même et que vous réussissez à démontrer aux yeux de tous peut se voir reconnu comme faux par ceux qui détiennent le pouvoir. Monde où vous ne pourriez plus vous fier à vos intuitions les plus rationnelles mais où vous seriez condamnés à toujours imaginer que le point de vue le plus dangereux est toujours le plus plausible. Votre intuition, muée en imagination du plus cruel. Peur contraire à la justice mais également à toute politique possible.

Voilà de quoi nous avons eu et avons bêtement peur ? Mais cette peur
était-elle et est-elle vraiment si bête ? Comment alors faire disparaître la
peur pour faire émerger à nouveau les conditions d’une autonomie et d’une intuition possibles ?

Matthias Youchenko

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