PROVENSOL | CAUCHEMARS

Dubaï - kesako ?

Le stade DUBAÏ DU CAPITALISME

Les travailleurs asiatiques en grève obtiendront-ils un salaire minimum ?

samedi 17 novembre 2007, par Forum Civique Européen

A mi-chemin entre Moscou et Johannesbourg, entre Le Caire et Calcutta, se trouve le plus grand port du golf persique, la première place financière du Proche Orient, le point de relais majeur des économies asiatiques, occidentale et proche orientale : Dubaï. Là ou il y a cinquante ans un petit village de pêcheurs se protégeait des sables du désert et des températures extrèmes s’élève aujourdhui des grattes ciels à perte de vue, un des aéroport le plus grand du monde, bientôt la tour de Babylone mesurant 800 m (Burj Dubai) suivi de la deuxième bâtisse la plus haute de la planète : Al Burj (700 m). En construction ininterrompu, 24h/24, par un nombre collossal d’ouvriers sans droit, payé de 100 à 150$ par mois. L’article de Fausto Giudice - paru dans Investigaction de Michel Collon - donne un aperçu de la situation qui ne trouve pratiquement pas d’écho dans les médias établis.

Révolte à Dubaibylone : Les travailleurs asiatiques en grève obtiendront-ils un salaire minimum ?


Fausto Giudice

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Qui a construit Thèbes aux sept portes ?
Dans les livres, on donne les noms des Rois…
Les Rois ont-ils traîné les blocs de pierre ?
Babylone, plusieurs fois détruite,
qui tant de fois l’a reconstruite ?
Dans quelles maisons de Lima la Dorée,
logèrent les ouvriers du bâtiment ?
Quand la Muraille de Chine fut terminée,
où allèrent, ce soir-là, les maçons ?

Bertolt Brecht, Questions que se pose un ouvrier qui lit
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Dubai, nouvelle Babylone

La nouvelle Babylone du XXIème siècle s’appelle Dubaï. Cet émirat pétrolier du Golfe a été pris d’une frénésie pharaonique et est en train de se transformer en un véritable cauchemar climatisé. Burj Dubai, la tour qui va dominer la nouvelle Babylone, sera la plus haute tour jamais construite. Le nombre de ses étages sera un secret jusqu’à l’achèvement du chantier. Mais la machine infernale vient de se gripper : les esclaves se sont révoltés. Ou dit en termes modernes, les ouvriers se sont mis en grève.

La grève ? C’est la seule activité exotique qui n’a pas droit de cité dans les Émirats arabes unis. Interrogé l’année dernière par l’émission de France2 Envoyé spécial sur les conditions de travail des ouvriers immigrés de ces chantiers babyloniens, le responsable émirati préféra laisser la parole à son conseiller français, lequel bafouilla : « Heu, travailler dans les Émirats, ce n’est pas la Sécu… »

En 2005, les 10 millions de travailleurs immigrés travaillant dans les pays du Conseil de Coopération des États arabes du Golfe : Arabie saoudite, Sultanat d’Oman, Koweït, Bahreïn, Qatar et Émirats arabes unis (Abou Dabi, Ajman, Charjah, Dubaï, Fujaïrah, Ras el Khaïmah et Oumm al Qaïwaïn) ont envoyé dans leurs pays 30 milliards de dollars. Un argent durement gagné. Sur les chantiers de Dubaï, il fait 45° Celsius à l’ombre. Il n’y a pas d’horaires. Les chantiers tournent 24 h sur 24. Pour aller des chantiers à leurs logements, dans ce qui est à juste titre appelé des camps, les ouvriers doivent attendre leurs bus pendant des heures. Pour eux, le cauchemar n’est même pas climatisé.

Les patrons des émirats pétroliers ont commencé à procéder à une substitution massive de main d’œuvre à partir de la première guerre du Golfe, remplaçant les travailleurs égyptiens, palestiniens, jordaniens, irakiens et yéménites par des ouvriers d’Asie, principalement de 5 pays : Inde, Bangladesh, Pakistan, Srilanka et Chine. Les Indiens sont les plus nombreux. Sur les 1,5 millions de travailleurs indiens dans les émirats, plus de la moitié travaillent à Dubai et 300 000 à Abou Dhabi. Ils viennent généralement de trois États de l’Union indienne : Rajasthan, Pendjab et Andhra Pradesh.

Dubai fait partie des Emirats Arabes

Ce sont des ouvriers de la première génération, anciens paysans et ouvriers agricoles. Ils sont soit recrutés par des agences de négriers soit émigrent illégalement dans les Émirats. Ils touchent des salaires allant de 93 à 131 € par mois pour des journées de 12 heures. Depuis deux ou trois ans, ces ouvriers se rendent compte qu’ils se sont faits bel et bien gruger : tout compte fait, ils auraient mieux fat d’aller s’employer dans une des zones spéciales qui poussent comme des champignons en Inde, de Delhi (Guraong) à Hyderabad (baptisée Cyberabad), où ils gagneraient autant sinon plus, avec l’avantage de rester dans leur pays.

En juin dernier, le gouvernement de Dubai a lancé une campagne de régularisation des ouvriers sans permis de séjour, leur laissant le choix entre un billet d’avion pour rentrer chez eux et un permis pour rester. 280 000 d’entre eux ont préféré repartir. Devant cette raréfaction de la main d’œuvre, on a assisté à un double phénomène : les travailleurs ont compris que la conjoncture était bonne pour revendiquer des augmentations de salaires et des meilleures conditions de travail et de vie, et les patrons ont commencé à recruter des travailleurs …au Tibet et en Corée du Nord !

Si les grèves sont exotiques dans les émirats, elles ne sont pas si rares que ça : à Dubaï, les dernières ont eu lieu en mars et avril 2006. 2500 ouvriers employés par la firme anglo-émiratie Al Naboodah Laing O’Rourke sur le chantier de Burj Dubai, la fameuse « plus haute tour du monde » avaient d’abord cessé le travail et s’étaient affrontés aux forces de répression (elles-mêmes composées en partie d’immigrés, en général yéménites). Ils réclamaient des choses banales : un meilleur salaire (ils gagnaient de 2,75 € pour un manœuvre à 5,25 € par jour pour un charpentier qualifié), des soins médicaux, un meilleur traitement par les contremaîtres. Cette grève avait été suivie, en avril, par celle des ouvriers de la Marina du « New Dubai », employés par la Al Ahmadiyah Contracting Company. Des affrontemnts violents avaient eu lieu, suivis par les habituelles expulsions des « meneurs violents ».

Faire du ski sous la bulle - dehors il fait 45°

Le samedi 27 octobre de cette année, un nouveau cycle de grèves s’est ouvert sur les chantiers de Dubaibylone.

Les premiers à se mettre en grève ont été les travailleurs de la zone industrielle de Jebel Ali et du quartier résidentiel en construction de Al Qusais. Ils ont affronté les policiers à coups de pierre et ont détruit un peu de matériel. Bref, un comportement de « non-civilisés », comme l’a dit un haut fonctionnaire émirati. 4500 ouvriers ont été arrêtés. Le gouvernement a d’abord annoncé leur expulsion, puis, sans doute rappelé à la raison par les patrons des chantiers, a finalement décidé de n’en expulser que 159, dont 90 Indiens. Les 4300 autres ont repris le travail le 31 octobre. Les résultats immédiatement visible de cette grève sont maigres : à l’entée du Camp de Sonapur, un bâtiment de béton de 3 étages où dorment les ouvriers, la société de construction a affiché une note annonçant que deux médecins commenceraient bientôt des visites pour s’enquérir des malades. Et le patron s’est aussi engagé à payer pour l’installation d’une climatisation dans le camp et pour les bonbonnes de gaz utilisées par les ouvriers pour faire cuire leur tambouille. Mais apparemment, il n’est pas question d’augmenter les salaires.
La deuxième grève a éclaté sur les chantiers de la Arabtech Construction Company le jeudi 1er novembre. Cette fois-ci, ce sont 40 000 travailleurs, dont 10 000 originaires de l’Andra Pradesh, qui ont cessé le travail. Leurs revendications : augmentation des salaires, améliorations des conditions de logement et de transport et suppression des amendes (prélevées sur les salaires) infligées sous n’importe quel prétexte. Les réactions n’ont pas traîné. Le ministère du Travail et la « cellule des droits de l’homme » du ministère de la Police ont créé un comité conjoint qui a visité les campements et discuté avec les grévistes. Des promesses d’amélioration leur ont été faites, notamment, chose incroyable, l’instauration d’une assurance-maladie. Bref, de quoi faire mentir le conseiller français cité plus haut… Les diplomates indiens sont aussi entrés dans la danse et la société de construction leur a juré promis de « réviser les salaires » dans les deux mois. Les grévistes ont donc repris le travail le samedi 3 novembre. Et le général Dhahi Khalfan Tamim, commandant en chef de la police de Dubai a fait une déclaration proprement extraordinaire : « Nous pourrions engager des poursuites contre les entreprises de construction qui traitent leurs travailleurs de manière inhumaine. »

Par leur lutte, les parias de Dubai font souffler un vent nouveau sur les Émirats.

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La grève des travailleurs asiatiques amène les Émirats à envisager d’introduire un salaire minimum

Source : The Associated Press
5 Novembre 2007
Traduit par Fausto Giudice

Une grève d’environ 40.000 ouvriers asiatiques du bâtiment à Dubaï - à son cinquième jour lundi 5 novembre - a incité le gouvernement à ordonner aux ministres et aux entreprises de construction de revoir les salaires et éventuellement d’instaurer un salaire minimum, dans une tentative d’éviter l’agitation sur le marché du travail. Les ouvriers ont refusé de travailler sur le chantier d’un hôtel qui fait partie du gratte-ciel le plus haut du monde, en construction dans cette ville du Golfe en plein boom : ils se plaignent des bas salaires, du coût de la vie qui a grimpé et des conditions de travail misérables. La grève, une atteinte à la frénésie de construction à Dubaï, a déclenché une crise du travail d’envergure dans cette ville-État du désert qui se vend sur le marché comme centre d’attraction du top business et du tourisme de luxe au Moyen-Orient. Elle a incité le gouvernement à annoncer la création d’une commission conjointe d’examen des salaires, composée de fonctionnaires et de représentants des entreprises de construction.

Cette démarche, rapportée par l’agence de presse d’État WAM dimanche, indique clairement que les Émirats prennent au sérieux les revendications des travailleurs et ne les rejettent pas comme étant le seul problème du secteur privé.

tout ça est construit par des ouvriers précaires - les esclaves de notre temps

Venu Rajamany, consul général de l’Inde à Dubaï, a indiqué qu’un salaire minimum fixé par le gouvernement était de plus en plus susceptible d’être instauré. Il a été impliqué de près dans les négociations entre les ouvriers grévistes, le ministère du Travail et l’entreprise de construction Arabtech qui est derrière le projet d’hôtel de Burj Dubai. « L’instauration d’un salaire minimum pourrait être être l’une des solutions au problème », a dit Rajamany. « Si le ministère du Travail fournit une fourchette après des consultations avec les entreprises, cette fourchette sera un seuil en-dessous duquel aucune entreprise ne pourra descendre. »
Un salaire minimum serait un pas sans précédent pour les Émirats, qui ont longtemps dépendu pour leur boom capitaliste du travail bon marché importé. Des appels d’Associated Press à des représentants d’Arabtech et aux responsables aux ressources humaines d’entreprises lundi n’ont reçu aucune réponse. Arabtech, un géant de la construction de Dubaï, construit également deux hautes tours résidentielles dans la zone financière de Dubaï, des penthouses en bord de mer et des villas dans le désert.
Les 40 000 ouvriers asiatiques se sont engagés à rester cantonnés dans les 26 camps de travail dispersés dans les sept États semi-autonomes émiratis, jusqu’à ce que leurs salaires soient augmentés d’au moins 55 US $ (38€). La compagnie paye actuellement aux ouvriers non-qualifiés 109 US $ (75€) par mois et 163 US $ (113€) aux ouvriers qualifiés.

« On en a assez de ces conditions. Nous avons besoin d’une augmentation de salaire immédiate », dit Mohamed Aslam, un ouvrier de 28 ans du Bangladesh.
Les grèves sont illégales dans les Émirats et les syndicats y sont interdits, mais la protestation des ouvriers asiatiques a persisté en dépit des menaces d’arrestation. La semaine dernière, 4 000 ouvriers asiatiques employés par Pauling Middle East Company LLC, une entreprise générale travaillant sur plusieurs projets à Dubaï, ont été arrêtés quand leur grèves pour de meilleurs salaires et contre les conditions de travail dures a tourné au soulèvement.
Environ 160 d’entre eux, suspectés d’avoir endommagé des véhicules de police par des jets de pierres, restent en prison, dans l’attente de poursuites judiciaires et probablement d’une expulsion.
La grève des 40 000 ouvriers asiatiques survient alors que les entrepreneurs ont du mal à trouver des travailleurs pour réaliser leurs projets ambitieux, après que plus de 300 000 ouvriers sont retournés en Asie ces trois derniers mois.

Le sous-Sécrétaire d’État au Travail des Émirats, Humaid bin Deemas a déclaré selon WAM qu’ « une étude serait réalisée dans les prochains jours » pour assurer les droits des travailleurs et protéger les intérêts des entreprises. Bin Deemas a exigé que les ouvriers « touchent l’intégralité de leurs salaires sans aucune déduction » et a rejeté les « excuses données par certaines entreprises pour justifier leur pratique consistant à retenir les salaires ».
Les ouvriers se plaignent également des retards dans les versements de salaires et de ce que les entreprises déduisent aléatoirement de leurs salaires des montants pour le transport, les vacances ou les jours de maladie.
Bin Deemas a dit que de telles pratiques étaient illégales et « une forme inacceptable d’exploitation ». Il n’a toutefois pas indiqué si et quand les ouvriers grévistes obtiendraient des augmentations de salaires. Dimanche, les ouvriers ont rejeté une offre de l’entreprise pour augmenter leurs salaires dans deux mois. « On ne peut pas attendre », a dit un ouvrier dans le camp de travail de Jebel Ali. Il a refusé de donner son nom par crainte de représailles. « On reprendra le travail seulement quand nos revendications auront été satisfaites. « Il raconte qu’il partage une chambre avec 12 hommes et une salle de bains avec 59 ouvriers. Ils n’ont aucune assurance-maladie et aucun congé payé, et doivent se battre pour pouvoir monter dans l’ autobus qui les ramène à leur camp après une journée de travail de 12 heures. Trop peu d’autobus font la navette entre les chantiers de construction et les camps de travail, et les ouvriers doivent donc attendre des heures pour rentrer.

Assis devant un supermarché au camp de travail, Bal Raj, un ouvrier d’Arabtech de 36 ans qui a laissé ses trois enfants en Inde et est en grève, a dépensé ses dernières pièces pour une tasse de thé.
« Désormais, je ne sais pas comment je vais survivre », dit Raj.

A LIRE

Mike Davis : Le stade DUBAÏ DU CAPITALISME Editions les Prairies ordinaires ISBN 978-2-35096-011-1

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